Le convoi n°1 du 27 mars 1942 : premier convoi de déportation des Juifs de France

Cette synthèse est tirée des recherches réalisées par Nicolas Morzelle dans le cadre d’un Master à l’université de Caen sous la direction de Gaël Eismann : « Le convoi du 27 mars 1942 – Entre représailles et persécution : le premier convoi de déportation des Juifs de France ».


Le convoi du 27 mars 1942, bien qu’il soit le premier convoi de déportation de Juifs parti de France, est peu connu. La liste des déportés à bord de ce train n’a pas été retrouvée et n’avait été jusqu’ici reconstituée qu’en partie par les recherches de Serge Klarsfeld. Ce convoi n°1 est mis en œuvre dans une période particulière, bien avant la grande rafle du Vel d’Hiv et alors qu’aucune politique de déportation d’ampleur des Juifs de France n’a encore été décidée. Il présente par ailleurs un certain nombre de singularités : c’est un convoi qui n’emporte que des hommes, entre 18 et 55 ans, dans des wagons de voyageurs de 3e classe et qui ne sera pas suivi avant le 5 juin 1942. Enfin, vu d’Auschwitz, il s’agit du premier train arrivant d’Europe occidentale et même du premier convoi de Juifs déportés en tant que tels avec un convoi de femmes venues de Slovaquie arrivé trois jours plus tôt.
Parmi les nombreuses questions que soulève la mise en œuvre du convoi n°1, on peut donc notamment se demander comment expliquer le départ de ce train à cette date, comment il est organisé par les autorités allemandes d’occupation en France, qui sont les déportés qui composent ce convoi et quels parcours ils ont connus.


Annonce et mise en œuvre d’un convoi de « déportation-représailles »

a) La « déportation représailles » comme issue à la « crise des otages »

Le 14 décembre 1941, à la suite d’une série d’attentats en région parisienne, le MBF (Militärbefehlshaber in Frankreich – commandement militaire de l’occupation en France) annonce qu’« un grand nombre d’éléments criminels judéo-bolcheviks » seront déportés aux travaux forcés à l’Est. Ce sont plus précisément 1 000 Juifs et 500 communistes qui sont censés composer ce convoi de « déportation-représailles ».
Pour comprendre cette annonce, il faut remonter quelques mois auparavant quand, à la suite de l’attaque de l’Union soviétique par l’Allemagne nazie le 22 juin 1941, le PCF (Parti communiste français) entre en résistance et met en œuvre une stratégie d’attentats contre les troupes et les personnels d’occupation allemands – la première attaque meurtrière ayant lieu le 21 août 1941 au métro Barbès lorsque Pierre Georges alias « colonel Fabien » abat l’aspirant Moser. A compter du mois de septembre, des otages, essentiellement communistes, sont exécutés en réponse aux attentats qui se poursuivent. Le décret Keitel (chef de l’Oberkommando der Wechmacht – le Haut commandement des forces armées allemandes) du 16 septembre ayant ordonné que 50 otages soient fusillés pour chaque soldat et 100 pour les officiers, le général Otto von Stülpnagel, commandant du MBF, essaie de l’adapter à ce qu’il perçoit de la situation en France et signe le « décret des otages » du 26 septembre 1941. Stülpnagel n’est pas convaincu de l’efficacité des exécutions massives mais il est contraint de les appliquer à Nantes et à Bordeaux au mois d’octobre 1941. Stülpnagel se retrouve pris entre Berlin qui lui reproche son laxisme, Vichy qui s’offusque de ces exécutions et l’opinion qu’il se fait de sa mission en France : c’est ce qu’on appelle la « crise des otages » de l’automne 1941.
Aussi lorsqu’une nouvelle vague d’attentats touche la région parisienne fin novembre-début décembre 1941, Stülpnagel cherche-t-il une autre manière de mener les représailles et propose cette politique de « déportation-représailles » (expression due à Gaël Eismann, professeure d’histoire à l’université de Caen) qui revient à externaliser les représailles tout en préservant un caractère hautement dissuasif. Mais il faut noter que cette nouvelle mesure ne se substitue pas aux exécutions puisque le 15 décembre 1941, 95 otages sont fusillés dont une cinquantaine de Juifs pris à Drancy.
L’idée de la déportation n’est pas nouvelle et, s’appliquant aux Juifs de France, elle a déjà été imaginée par Theodor Dannecker, de la Sipo-SD de Paris (émanation du RSHA office central de sécurité du Reich qui regroupe notamment le service de sécurité de la SS – le SD – la Gestapo et la KriminalPolizei) mais aussi chef du « service juif » de la Gestapo. Dès le mois de janvier 1941, après quelques mois passés en France, il propose un plan envisageant la déportation des Juifs de France.
En septembre 1941, c’est l’ambassadeur du Reich à Paris, Otto Abetz, qui essaie de porter cette suggestion qui lui a été faite par Karltheo Zeitschel, Judenreferent de l’ambassade, directement auprès d’Himmler. Il faut dire qu’au moment où Abetz prend cette initiative qui tourne court, deux rafles majeures ont déjà eu lieu, provoquant l’internement de près de 8 000 hommes juifs en zone occupée, dont ni les Allemands ni les Français ne savent vraiment quoi faire. Le 14 mai 1941, 3 747 Juifs étrangers (uniquement des hommes) sont arrêtés après avoir été convoqués dans les commissariats de Paris et de sa banlieue. Ils sont ensuite convoyés dans les camps de Beaune-la-Rolande et de Pithiviers dans le Loiret. Cette opération a été surnommée la « rafle du billet vert » (de la couleur du billet de convocation). Le 20 août 1941 et les jours suivants, en guise de représailles après une manifestation communiste organisée le 13 août, 4 232 Juifs, des hommes majoritairement étrangers mais aussi des français, sont arrêtés dans le 11e arrondissement puis dans les arrondissements limitrophes et conduits à la cité de la Muette à Drancy. Mais ces hommes n’ont pas été arrêtés dans le cadre de la politique des otages. Ils ne sont donc théoriquement pas concernés par l’annonce du 14 décembre 1941 sur le premier convoi de « déportation-représailles ».
En revanche, la rafle du 12 décembre 1941, réalisée exclusivement par des unités allemandes, est bien menée dans la perspective de l’annonce du 14 décembre. Elle est vite surnommée la « rafle des notables » parce qu’elle vise entre autres des Israélites français en vue dans la société parisienne. Aux 743 hommes arrêtés ce jour-là, est adjoint un groupe de 300 hommes pris dans le camp de Drancy afin de constituer le contingent de 1 000 otages à déporter. Ils sont convoyés au camp de Royallieu à Compiègne qui est géré par l’occupant allemand (contrairement à Drancy et aux camps du Loiret à l’époque). Quant aux 500 communistes annoncés, de nombreuses arrestations ont eu lieu depuis l’été, et il s’en trouve déjà beaucoup à Compiègne qui doit être le point de départ des convois de représailles.


b) La lente mise en œuvre du convoi n°1

Cependant, après la rafle du 12 décembre 1941 et l’annonce du 14, le contingent de Juifs « déportables » va très vite s’éroder. Ce sont d’abord les conditions effroyables de l’internement à Compiègne au cours de l’hiver 1941-1942 qui provoquent des décès et de nombreuses maladies débouchant sur des sorties du camp. Ensuite les critères que les Allemands ont eux-mêmes fixés, par un décret du MBF en date du 10 février 1942, se révèlent être des facteurs limitants. En effet, les hommes destinés à la déportation doivent, selon ces critères, être âgés de moins de 55 ans et en capacité de travailler (même si ce dernier critère ne sera pas toujours respecté, loin de là). Or, en s’en prenant aux notables, les autorités allemandes ont visé une population plutôt âgée et d’autant plus affectée par les rigueurs de l’internement à Compiègne. Enfin, certains internés font valoir leurs relations mais aussi et surtout leur nationalité, quand celle-ci est celle d’un pays allié au Reich ou neutre, afin de sortir du camp. Même sans entreprendre de démarche pour être libéré, la nationalité de certains internés les protège dans tous les cas de la déportation.
Pour remédier à cette situation, les Allemands décident d’aller puiser dans le vivier constitué à Drancy depuis la grande rafle d’août 1941 qui avait mené à l’ouverture de ces barres de HBM (Habitations à bon marché, ancêtres des HLM) comme camp d’internement pour les Juifs. C’est Dannecker qui établit les listes de ces transferts les 27 janvier et 6 février 1942. Pour le premier transfert, Dannecker désigne les escaliers des condamnés par la justice et des chambrées disciplinaires de Drancy mais la deuxième fois il réclame des volontaires en leur promettant un prochain départ pour un camp de travail, dont il leur laisse s’imaginer qu’il pourrait se situer dans l’est de la France. Parmi les 48 volontaires, on en trouve certains qui estiment que rien ne peut être pire que Drancy mais il y a aussi des communistes qui se savent être en danger depuis qu’une cinquantaine d’entre eux, ou considérés comme tels, ont été sortis du camp pour être fusillés le 15 décembre 1941.
Le 19 mars 1942, des Juifs français âgés ou malades (essentiellement des notables, souvent des conjoints « d’aryennes ») sont encore transférés à Drancy. Finalement, devant la difficulté de constituer un contingent entier à Compiègne, le train qui part le 27 mars 1942 est constitué de deux groupes : 565 hommes au départ du Bourget-Drancy et un groupe équivalent qui monte à Compiègne.
Il aura donc fallu plus de trois mois entre l’annonce du 14 décembre 1941 et le départ effectif du premier convoi de « déportation-représailles ». Comment expliquer un tel délai pour la mise en œuvre d’une mesure censée sanctionner des attaques perpétrées à la fin du mois de novembre 1941 ?
Ce sont, à première vue, des raisons matérielles qui semblent retarder le départ du convoi n°1. L’annonce du départ d’un convoi de représailles a été faite par les autorités allemandes à Paris. Or, à la fin de l’année 1941, le Reich manque de train, notamment en raison des besoins énormes pour le Front de l’Est. C’est la réponse qui parvient de Berlin au MBF fin décembre et qui aboutit au report du convoi annoncé le 14. Mais dans le même temps, d’importantes évolutions ont lieu tant dans la politique antijuive décidée à Berlin que dans les rapports de force entre les différentes administrations allemandes en France.
Le mois de décembre 1941 est marqué par des bouleversements décisifs dans la politique anti-juive. Dans un discours tenu le 12 décembre devant les gauleiter et cadres du parti, Hitler aurait évoqué le projet de basculer désormais dans une politique d’extermination des Juifs d’Europe. Par ailleurs, le 20 janvier 1942 a lieu la conférence de Wannsee qui aurait dû initialement se tenir début décembre (l’échec de la Wehrmacht devant Moscou et l’attaque de Pearl Harbor par le Japon provoquant l’entrée en guerre des Etats-Unis en ont repoussé la tenue). Cette conférence débouche sur une nouvelle version de la « solution finale de la question juive », avec désormais un objectif d’extermination à plus ou moins long terme, sans pour autant qu’un calendrier soit adopté. Conséquence de ces évolutions en cours à Berlin, c’est à la fin du mois de décembre que Müller, le chef de la Gestapo, informe Dannecker à Paris que les communistes et les Juifs ne peuvent être déportés dans le même train. Quelques jours plus tard, Stülpnagel pourtant à la tête du MBF est seulement informé qu’il n’y a pas de train disponible.
Cette différence d’accès à l’information est révélatrice de la mainmise qu’entend désormais exercer le RSHA dirigé par Himmler et Heydrich (et dont font partie Müller à Berlin et Dannecker à Paris) sur la « question juive », mais aussi de la disgrâce de Stülpnagel qui s’oppose à ses supérieurs à Berlin sur la politique à suivre contre les attentats de la Résistance. Stülpnagel est finalement remplacé en février 1942. Mais la « déportation-représailles » ne disparait pas avec lui car Dannecker s’efforce de faire aboutir le projet, tant au nom de la crédibilité de la répression allemande en France qu’en raison de son antisémitisme obsessionnel. Par son supérieur Kurt Lischka, il obtient d’Eichmann un accord de principe le 1er mars 1942. Convoqué par le même courrier à Berlin auprès d’Eichmann avec ses homologues en Belgique et aux Pays-Bas, Dannercker réclame et obtient à cette occasion l’autorisation de faire déporter 5 000 Juifs de France en plus de ceux qui doivent constituer le convoi n°1. Ce seront les déportés des convois 2 à 5 du mois de juin 1942. Le premier convoi de déportation des Juifs de France est, quant à lui, prévu pour la fin mars 1942.


c) Un cadre politique difficile à définir

Se pose alors la question du cadre politique dans lequel est organisé le convoi n°1. S’agit-il uniquement d’un convoi de représailles, comme annoncé par le MBF, ou d’un convoi de persécution raciale puisqu’il n’est constitué que de Juifs ? Doit-il par ailleurs être considéré comme le premier convoi de « la solution finale de la question juive » pour la France ? La réponse est loin d’être univoque. Elle dépend des administrations allemandes qui prennent part à la mise en œuvre du convoi n°1 et n’est pas forcément la même selon qu’on se situe à Paris ou à Berlin.
À Paris, pour le chef du MBF, Otto von Stülpnagel, il est clair que c’est un convoi de représailles, quand bien même le choix des otages juifs est dicté par les motifs idéologiques de la lutte contre le « judéo-bolchevisme ». Dannecker lui-même semble s’accommoder de cette logique des représailles et en juillet 1942, il évoque encore auprès de son homologue en Belgique les contraintes que ce cadre politique a imposées sur le choix des déportés des premiers convois.
À Berlin, dès la fin du mois de décembre, Müller, le chef de la Gestapo, a notifié qu’il faut séparer les Juifs et les communistes ce qui semble signifier que l’on s’oriente vers une logique raciale. D’ailleurs, c’est bien d’Adolf Eichmann, chef du bureau IV-B-4 du RSHA chargé des « affaires juives », que Theodor Dannecker obtient finalement le départ du train. On serait donc tenté de penser qu’ayant pris le relai de l’initiative du MBF, le RSHA a fait du convoi de « déportation-représailles » un convoi de déportation raciale. Mais ce constat est à nuancer car Eichmann lui-même évoque le 11 mars 1942, dans la perspective de la constitution du convoi, des « Juifs notés par la Gestapo », c’est-à-dire suspectés d’activités « antiallemandes ». En écrivant ces mots, il semble reprendre à son compte la logique des représailles.
Et quand bien même on aurait déjà basculé dans une logique exclusivement raciale en vertu des évolutions de la politique anti-juive des mois de décembre 1941 et janvier 1942, il n’est pas évident de définir le cadre dans lequel s’inscrit le départ du convoi du 27 mars 1942 (si tant est qu’il y en ait un). On serait tenté d’y voir l’application des décisions prises à Wannsee. Mais comme l’a rappelé l’historien Florent Brayard, le projet élaboré à Wannsee consiste à transplanter les Juifs vers un Est bien plus lointain qu’Auschwitz (qui est dans le Reich !), après une étape transitoire par des ghettos en Europe de l’Est. Cela ne correspond pas au parcours des hommes du convoi n°1. De plus, aucun calendrier n’ayant été défini à Wannsee, ni pour la France, ni pour aucun territoire dominé par l’Allemagne, il est assez difficile de voir dans la mise en œuvre du convoi n°1 une application des décisions de la conférence. Florent Brayard avance une autre hypothèse. Fin janvier 1942, Heinrich Himmler fait part de ses projets industriels pharaoniques et réclament 150 000 travailleurs juifs pour Auschwitz. Or, au même moment, la Slovaquie, état satellite du Reich, propose de livrer 20 000 Juifs qui seront effectivement déportés à Auschwitz. Dès lors, on pourrait considérer qu’Eichmann aurait consenti à autoriser les projets de déportation que lui soumet Dannecker le 4 mars 1942 (1 000 Juifs dans le premier convoi puis 5 000 de plus) comme un appoint en vue de satisfaire les projets de son supérieur Himmler.


Composition du convoi et sort des déportés

Quel que soit le cadre dans lequel s’inscrit la déportation qui a finalement lieu le 27 mars 1942, on a vu qu’à bord du train se trouvent deux groupes numériquement équivalents, l’un passé par l’internement à Drancy et l’autre par Compiègne – certains déportés ayant connu les deux camps d’internement en raison des transferts. Pour autant, la liste des déportés du convoi n°1 n’ayant pas été retrouvée, on est contraint d’opérer une reconstitution à partir d’autres documents comme la liste des 565 déportés au départ de Drancy. Les archives du camp de Royallieu à Compiègne étant réputées détruites, on ne dispose pas d’un équivalent pour les partants de ce camp. Alors combien étaient les hommes à bord du convoi du 27 mars 1942 ?
Quelques jours avant le départ du convoi, Dannecker informe ses supérieurs à Berlin que le train emportera 1 115 hommes. Il n’y a aucune raison de ne pas prêter foi au décompte annoncé par Dannecker et ce chiffre doit donc être compris comme un minimum. D’autres estimations ont été données par des internés de Drancy ou de Compiègne et par des déportés rescapés du convoi n°1. Ainsi, Alter Fajnzylberg, passé par Drancy puis Compiègne, déporté par le convoi n°1 et survivant d’Auschwitz, dépose dès avril 1945 un témoignage devant une commission d’enquête polonaise dans lequel il avance le chiffre de 1 118 déportés partis le 27 mars 1942.
À l’arrivée à Auschwitz, les matricules 27 533 à 28 644 sont attribués aux déportés du convoi n°1. Cela représente 1 112 numéros ce qui explique que ce chiffre ait été retenu dans la plupart des publications évoquant le convoi n°1. Mais il y a quatre doublons, des déportés dont on ignore le matricule et, inversement, des matricules qui semblent ne pas avoir été attribués. Les croisements que l’on a pu faire avec d’autres études menées sur ce convoi ont abouti à identifier avec certitude 1 114 hommes qui étaient dans le train le 27 mars 1942 – ce qui n’est contradictoire ni avec l’annonce de 1 115 déportés de Dannecker sachant qu’un homme, Louis Engelmann, a été sorti du train sur le quai de la gare de Compiègne grâce à l’action héroïque de son épouse Mariette, ni avec l’estimation légèrement plus élevée d’Alter Fajnzylberg.
On a également pu réévaluer le nombre de rescapés à la fin de la guerre. On en compte désormais 37 dont 34 ont survécu à Auschwitz et à d’autres camps de concentration. Quatre hommes au moins se sont évadés pendant le transport. Trois d’entre eux, Georges Rueff, Gaston/Sadia Sarfati et Roger Abouab ont réussi à survivre à la guerre. Bernard Feuer a été arrêté à nouveau à Lyon et déporté sans retour par le convoi 73.
Si l’on s’intéresse maintenant à la composition du convoi, la division en deux groupes ayant été contraints de monter dans le train à Drancy et à Compiègne est loin de rendre justice de la diversité des parcours et des identités des hommes du convoi n°1. Plusieurs critères peuvent être examinés afin de rendre compte plus finement de la composition de ce convoi.
On peut en effet l’étudier en fonction non seulement des lieux d’internement mais aussi des modalités d’arrestation. Ainsi constate-t-on que, contrairement à une idée reçue, le convoi du 27 mars 1942 n’est pas celui des « notables ». Les raflés du 12 décembre 1941 ne représentent que 22% des effectifs du convoi n°1 et tous ne sont pas des notables. Le convoi est en fait majoritairement composé (plus de 53%) d’hommes arrêtés au cours de la grande rafle du mois d’août 1941, autrement dit des hommes qui, initialement, n’avaient pas été arrêtés pour être des otages en vue d’une déportation mais qui ont vu leur statut changer au cours de leur internement, par le biais d’un transfert à Compiègne ou par la sélection opérée à la veille du départ à Drancy. On compte également au moins 169 hommes, soit 15% des déportés du convoi n°1, qui ont été arrêtés individuellement pour des motifs très divers – les législations antisémites françaises et allemandes bien sûr mais aussi des infractions aux lois de Vichy ou aux décrets des derniers gouvernements de la IIIe République contre les étrangers ou les communistes. Ils ont été généralement internés à Drancy, parfois après un séjour en prison. L’examen systématique des parcours des déportés a également mis en évidence la présence d’une trentaine d’hommes arrêtés fin février 1942 dans une série de rafles de représailles, visant des villes de l’est de la France (Besançon, Châlons-sur-Marne, Bourbonne-les-Bains …) et déportés via Compiègne.
Le critère de la nationalité est également intéressant. Plus de 50% des déportés du premier convoi sont français, ce qui en fait un cas particulier dans les convois de l’année 1942 mais qui s’explique par la politique de prise d’otages qui, pour être dissuasive, doit viser aussi des Français. Cependant, le constat tiré de l’examen des nationalités doit être nuancé par celui que l’on peut faire en étudiant les lieux de naissance. On constate alors que plus de 75% des déportés du 27 mars 1942 sont nés hors de France et sont donc des immigrés. Faut-il y voir une concession des Allemands à l’antisémitisme principalement xénophobe de Vichy ? Ou tout simplement la conséquence logique de la rafle d’août 1941, au cours de laquelle ont été arrêtés la majorité des hommes du convoi n°1, et qui s’est déroulée dans le 11e arrondissement et dans les arrondissements voisins, quartiers historiques de l’immigration à Paris.
L’intersection de ces différentes caractéristiques dessinent souvent des parcours tortueux de de migration à travers l’Europe puis d’internement en France. Beaucoup sont venus de Pologne et plus généralement d’Europe de l’Est, avec parfois une étape en Allemagne ou en Autriche. Certains sont passés par les Pays-Bas ou la Belgique et ont connu la fuite ou l’expulsion en mai 1940. En France, les parcours d’internement ont pu commencer de manière très précoce, dès 1939, pour les communistes, les brigadistes de retour d’Espagne ou les ressortissants d’une puissance hostile après la déclaration de guerre, puis à l’été 1940, dans le cadre des lois de Vichy contre les étrangers.


a) Effectif et composition du convoi n°1

b) Un convoi particulièrement meurtrier

Quelques soient leurs parcours avant le 27 mars 1942, ces hommes venus de toute l’Europe se retrouvent mêlés à quelques Israélites français dans les wagons de 3e classe qui constitue le train spécial n°767. Trois jours plus tard, le 30 mars, le convoi n°1 arrive à Auschwitz. Les déportés venus de France envoyés à Birkenau subissent immédiatement la violence déchaînée des Kapos. La distribution des matricules se fait dans le plus grand chaos, vraisemblablement en deux vagues sur un ou deux jours et pas dans l’ordre alphabétique. La pratique des tatouages n’ayant pas encore été inaugurée à Auschwitz, les déportés du convoi n°1 ne se verront apposés leur matricule sur la peau que cinq semaines plus tard, pour ceux qui auront survécu jusque-là.
Les hommes du premier convoi sont en effet confrontés à une mortalité particulièrement effrayante, et ce alors que les chambres à gaz ne sont pas encore en fonctionnement à Birkenau. 50% d’entre eux décèdent au cours du premier mois après l’arrivée du train. Au 1er septembre 1942, soit cinq mois après leur déportation, 94% au moins sont morts. Cette extrême mortalité s’explique tant par le contexte particulièrement meurtrier du complexe d’Auschwitz-Birkenau au printemps 1942 que par la situation singulière des premiers déportés de France.
Au cours des mois de mars et d’avril 1942, Oswald Pohl, inspecteur des camps de concentration, édicte de nouvelles consignes concernant la main d’œuvre concentrationnaire qu’il faut désormais exploiter jusqu’à la mort dans la perspective économique de la guerre totale. Auschwitz se trouve au cœur des gigantesques projets industriels de Himmler et de la SS que va permettre cette nouvelle doctrine dans l’utilisation des déportés. Par ailleurs, on a vu que des évolutions idéologiques majeures se dessinaient au cours de l’hiver 1941-1942 quant à la finalité de la politique anti-juive. Elles aboutissent à la décision prise vraisemblablement au mois de juin 1942 d’assassiner tous les Juifs d’Europe, y compris ceux d’Europe de l’Ouest. Dans cette perspective, Birkenau est appelé à devenir le centre de la mise à mort industrielle des Juifs de l’Europe de l’Ouest et du sud. Quand les déportés du convoi n°1 arrivent à Auschwitz et plus particulièrement à Birkenau où ils sont affectés, ils mettent donc les pieds dans un gigantesque chantier. La construction du camp de Birkenau a été entreprise à l’automne 1941 et plus de 9 000 prisonniers de guerre soviétiques y ont déjà laissé leur vie (sur 10 000 ! soit en cinq mois la même mortalité que celle que vont subir les Juifs de France). Les déportés de France arrivent donc dans des baraques non terminées et dans un gigantesque bourbier, au sens propre comme au sens figuré. Et le chantier de Birkenau ne s’arrêtera pas avec l’achèvement des baraques puisque c’est au cours de l’été 1942 que Himmler donne les ordres pour agrandir encore Birkenau et y faire construire les usines de mort combinant chambres à gaz et fours crématoires. Ces multiples bouleversements expliquent aussi la difficulté du décompte des matricules que l’on a déjà évoqué dans le chaos qui est celui d’Auschwitz au printemps 1942.
À ce contexte déjà brutal dicté par les inflexions des politiques nazies, s’ajoute la violence permanente des SS, des Kapos, mais aussi des autres détenus, majoritairement polonais, envers les Juifs venus de France. Puis, à partir du mois de juin 1942 et jusqu’au mois d’août, c’est la première grande épidémie de typhus à Auschwitz qui fait des ravages. Les déportés trop affaiblis par les coups ou la maladie sont sélectionnés pour la chambre à gaz qui, à Birkenau, commence à fonctionner au mois de mai – mais à ce moment, la majorité des hommes du convoi n°1 ont déjà été assassinés.
Il faut enfin souligner la situation particulière dans laquelle se trouvent ces hommes qui sont les premiers de France à Auschwitz et même les premiers déportés d’Europe de l’Ouest. Au printemps 1942, la majorité des détenus à Auschwitz sont des Polonais qui, s’ils subissent la violence des Allemands, se montrent tout aussi brutaux sinon plus que ces derniers envers les Soviétiques qui constituent le reste des prisonniers. On peut ajouter que, s’il y avait déjà des Juifs polonais à Auschwitz, internés parce que membres des élites polonaises ou communistes, les hommes du convoi n°1 sont les premiers Juifs déportés en tant que tels à Auschwitz (trois jours après un convoi de femmes juives venues de Slovaquie). Ces hommes ont donc été déracinés et transportés dans un univers radicalement différent de celui qu’ils connaissaient avec peu ou pas d’alliés potentiels sur place, même pour ceux qui parlaient yiddish puisqu’il y avait encore peu de Juifs de l’est à Auschwitz en avril 1942. Situés tout en bas de la hiérarchie raciale et sociale du camp et ignorant des règles qui y prévalaient, dépourvus de protecteurs plus expérimentés qu’eux dans la vie du camp, les chances de survie des déportés du convoi n°1 étaient infimes.

c) Parcours au sein de l’univers concentrationnaire

Ces chances augmentent néanmoins de manière significative pour ceux qui survivent aux premiers mois et deviennent des « anciens » du camp. On ne relève pas de décès connu pour les déportés du convoi n°1 entre le début de l’année 1943 et la fin de l’année 1944. Le parcours de ceux qui ont survécu jusqu’au bout de la guerre nous est notamment connu par le témoignage qu’une dizaine d’entre a laissé dans le film Premier Convoi de Pierre-Oscar Levy, sorti en 1992.
Si le hasard et la chance constituent les cruels et insatisfaisants critères qui expliquent principalement leur survie, on peut néanmoins dégager des parcours, à défaut de pouvoir parler de stratégie maîtrisée. Pour beaucoup, le salut est passé par l’affectation dans un « bon Kommando ». Léon Goldmine ou encore Simon Gutman sont ainsi envoyés aux cuisines ce qui leur garantit un meilleur accès à la nourriture et la possibilité de se créer un réseau de solidarité grâce aux portions qu’ils parviennent à détourner. L’affectation de ceux qui ont des connaissances en médecine à l’infirmerie est à double tranchant car, si le travail y est physiquement moins pénible et l’exposition aux coups plus rare, le contact des malades sans aucune protection peut être fatal. Certains déportés occupent des responsabilités dans les rouages administratifs et hiérarchiques du camp. Parmi les rescapés du convoi n°1, il y a vraisemblablement deux anciens Kapos. A l’inverse, on compte parmi les rescapés du premier convoi des résistants qui ont souvent poursuivi au camp un combat qu’ils menaient déjà avant leur déportation. Parmi eux, on peut citer le parcours extraordinaire d’Alter Fajnzylberg, Emmanuel Mink et Simon Zajdow, communistes polonais qui traversent l’Europe pour s’engager dans les Brigades internationales en Espagne. Passés en France en 1939, ils y sont internés puis déportés comme Juifs. A Auschwitz, ils contribuent à l’émergence d’un groupe de résistance internationale en plus de la résistance polonaise. Zajdow s’évade en juillet 1944 et parvient à rejoindre la résistance polonaise à l’extérieur. Fajnzylberg est impliqué dans la prise des photographies depuis le Krema V à Birkenau en août 1944 (ainsi que David Szmulewski, un autre déporté du convoi n°1, passé également par les Brigades internationales). Alter Fajnzylberg avait été affecté au Sonderkommando dont il réussit à s’extraire après la révolte d’octobre 1944. A ces hommes qui ont vécu leur déportation comme la continuité de leur « lutte contre le fascisme », la poursuite de la résistance à Auschwitz a donné l’accès à un réseau de solidarité en même temps qu’une ressource morale et psychologique supplémentaire pour survivre.
L’approche de la fin de la guerre et les bouleversements que cela implique pour le complexe d’Auschwitz rebattent les cartes pour ceux qui, parmi les déportés du 27 mars 1942, avaient réussi à survivre jusqu’alors. Alors qu’on ne recense pas de décès pour les années 1943 et 1944, la mort fauche à nouveau les derniers rescapés du convoi n°1 au cours des premiers mois de l’année 1945.
Dès le mois d’août 1943, une dizaine de ces déportés sont transférés à Varsovie, dans le camp établi sur les ruines de l’ancien ghetto. Ces hommes subissent la première marche de la mort au cours de l’été 1944 alors que l’Armée rouge approche de la capitale polonaise. D’autres évacuations ont lieu en train, depuis Auschwitz, au cours de l’automne 1944. Ceux qui restent participent aux terribles marches de la mort des mois de janvier et février 1945. L’un des hommes du convoi n°1, Henry Hubermann, parvient cependant à se cacher dans une des usines du camp où il survit jusqu’à l’arrivée des Soviétiques. C’est aussi au cours de ces marches de la mort qu’Alter Fajnzylberg s’évade avant de tomber, lui aussi, sur les soldats de l’Armée rouge. Au bout des marches de la mort, les derniers rescapés se retrouvent dans des camps de concentration au cœur du Reich (Mauthausen, Dachau, Buchenwald et leurs camps annexes …). C’est dans ces camps que meurent les dernières victimes du convoi n°1, dans les toutes dernières semaines de la guerre, voire un peu après. David Goldberg est le dernier déporté du convoi du 27 mars 1942 à mourir dans un camp, le 29 mai 1945, dans l’effroyable mouroir qu’est devenu Bergen-Belsen même après que les Britanniques en ont chassé les Allemands.


Les mémoires du convoi n°1


Bien qu’étant le premier convoi de Juifs parti de France, le convoi du 27 mars 1942 n’a pas bénéficié d’un traitement mémoriel préférentiel.
Aux raisons individuelles et familiales, le silence ou les demi-mots ayant été la règle dans certaines familles de déportés, s’ajoutent des explications d’ordre politique, la mémoire du convoi n°1 ayant été, comme celle de toute la persécution des Juifs de France, passée globalement sous silence dans les années 1950-1960. Les archives administratives de cette période, comprenant notamment les demandes de reconnaissance du statut de « déporté politique » par les familles, révèlent l’ignorance des fonctionnaires français chargés de traiter les dossiers mais aussi, souvent, l’omission volontaire et le silence affiché, notamment par l’institution policière, des évènements survenus à peine une dizaine d’année auparavant.
Mais même à partir des années 1970 et surtout des années 1980, quand sous l’effet du militantisme de certains comme les Klarsfeld et les FFDJF (Fils et filles de déportés juifs de France), sous l’effet aussi des progrès de la recherche historique, la Shoah et notamment la Shoah en France devient un sujet majeur, les évènements qui précèdent la rafle du Vel d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942 restent peu connus et peu étudiés. Le discours du président Jacques Chirac, en 1995, a bien sûr le mérite de reconnaitre enfin la responsabilité de l’Etat français dans la persécution et la déportation des Juifs de France, mais il a aussi pour conséquence de concentrer un peu plus la mémoire de ces évènements sur la rafle du Vel d’Hiv, au point de faire parfois oublier que ni la persécution ni la déportation des Juifs de France ne commencent le 16 juillet 1942.

Le mémoire de Nicolas Morzelle, actuellement chercheur-doctorant, est une mine d’informations sur l‘organisation et la mise en œuvre du Convoi n°1, les déportés et leur famille, le retour des rescapés et les enjeux mémoriels.
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